Les Eclés, révélateurs d'un choix de vie

Une interview d'Alain Boudet par les Éclaireuses Éclaireurs de France

Cet article est paru dans la revue "Routes Nouvelles" n°209 de Décembre 2005, dans la rubrique "Après les Eclés". "Routes Nouvelles" est une revue des Éclaireuses Éclaireurs de France destinée aux adolescents, animateurs et responsables. L'interview a été conduite par Jean-Pierre Lavabre, Responsable National du pôle "Image, Éditions et Communication ". Je l'en remercie beaucoup. Malgré son enthousiasme, à cause des contraintes de place dans l'édition, mes commentaires ont dus être raccourcis. Je reproduis ici l'interview dans son intégralité (les passages supplémentaires sont affichés en italique et en retrait).

Au secours, ils reviennent! "Ils"? Les anciens? Dans cette rubrique, nous donnons la parole à des anciens militants qui ont aujourd?hui pris quelques distances avec l?association mais qui revendiquent toujours une "certaine" appartenance au Scoutisme, à ses méthodes et ses valeurs.

La bio'express

Nom: BOUDET
Prénom: Alain

Parcours chez les EEDF
1957 - 1967: Louveteau, Éclaireur, puis responsable Éclaireur au groupe de Saint-Amand Montrond (Cher)
1967 - 1970: Responsable d'unité Éclaireuses Éclaireurs au groupe Vieux Castor, Paris XII.
En même temps ACDE à Paris (assistant du commissaire départemental Éclaireurs, le commissaire départemental étant Jean Allot, autrement nommé Pierre Chêne).
1972 - 1976: Responsable du Groupe André Bousquairol à Toulouse

Métier
Accompagnant en développement (ou épanouissement) personnel (thérapie psycho- corporelle) et en expression vocale (cours d'éducation musicale et musicothérapie)

Cursus et formation
Ingénieur de l'Ecole Centrale Paris (1970).
Chercheur au CNRS pendant 30 ans à Toulouse de 1973 à 2003 dans le domaine des matières plastiques
Animateur d'un groupe d'enseignement des méthodes naturelles de santé à Toulouse (1974 - 1984). Études et diplôme de conseiller de vie saine (avec Vie et Action).
1989 - 1994: Formation et diplôme de Psychologie Biodynamique Évolutive. J'en ai fait un projet professionnel, puis mon activité, seulement à partir de 2003.
Diverses formations en éducation musicale et vocale dont la méthode Willems et des stages de psychophonie. Membre d'orchestres et de groupes vocaux successifs.

Production littéraire et musicale
Un ouvrage "Voyage au cœur de la matière plastique", CNRS Éditions, 2003
Un album CD "Polyphonies corses", groupe Rifa I Passi, éditions Musicadines, 2003

Contact
http://www.spirit-science.fr

Routes Nouvelles: Tes prédécesseurs dans cette rubrique ont, "après les Eclés", choisi une carrière artistique ou liée à l?international. Avec toi, nous allons rester bien proches de nous-mêmes !

Mon métier consiste précisément à aider les personnes à devenir de plus en plus proches d'elles-mêmes. Plus proches de leurs besoins fondamentaux, de leurs aspirations, de leur réalisation personnelle. Je pourrais dire: plus proche de leur nature réelle profonde pour leur permettre de s'extérioriser et se manifester, dans le but d'apporter le sentiment de bien-être et de bien vivre. Donc je vous parle de vous, de votre vie quotidienne. Évidemment cela concerne tout le monde. Mais tout le monde n'a pas forcément besoin de consulter un accompagnant comme moi. Ce que je propose est juste un outil parmi d'autres, une aide pour ceux à qui cela convient.

Par ailleurs, je comprends la distinction que vous faites avec mes "prédécesseurs", elle est vraie concrètement. Toutefois en sensibilité, l'artiste est bien proche de nous, car nous sommes tous artistes. Il se trouve que beaucoup d'entre nous ont été détournés de l'expression artistique spontanée par des jugements. J'accompagne des personnes dans leur chemin pour retrouver cette spontanéité, à la fois en tant que thérapeute et en tant qu'éducateur musical et vocal.

Je voudrais également préciser tout de suite que j'ai embrassé cette carrière bien "après les éclés", puisque j'ai d'abord été chercheur en sciences physiques, mais que les éclés ont semé des germes qui ont été féconds par la suite.

Routes Nouvelles: Ton activité est destinée à aider tout un chacun à mieux vivre? Peux-tu la définir plus précisément?

Mon activité pourrait s'appeler de façon plus traditionnelle "thérapie psycho-corporelle", mais les mots sont tellement interprétés et déformés par des connaissances erronées et des résonances affectives que j'ai cherché à renommer cette activité de façon plus descriptive. Le terme "psycho-" renvoie souvent à l'image du psychanalyste ou du psychiatre qui sont beaucoup plus connus socialement. Or je ne soigne pas, ni ne m'occupe de malades, et je n'utilise pas de théories psychanalytiques. Je reçois quiconque doit faire face à des difficultés, se sent mal dans sa peau, se sent décalé dans sa vie ou perd ses repères. Je reçois au sens très étendu du terme, c'est-à-dire à la fois physiquement et psychologiquement par l'écoute active, dans un climat de compréhension sans jugement et de confiance. En première approche, cela ressemble au coaching, mais ce mot anglais est pour moi lié à la recherche de performances sportives, puis de production dans l'entreprise. Or je ne m'intéresse pas à la performance, mais au sentiment intérieur de bien-être.

Concrètement, j'aide la personne à comprendre sa difficulté, examiner ce qui la sous-tend, à la fois émotionnellement et dans ses idées préconçues forgées dans son jeune âge. Puis nous tentons d'atténuer ou de dépasser les causes profondes liées aux blessures psychologiques. Le plus important est de nourrir le noyau positif de la personne, c'est-à-dire ce qui la valorise et augmente son estime propre.

Or les causes sont inscrites de façon énergétique dans le corps. Cela signifie que le courant de vie ne circule plus librement, il est entravé par des blocages ou des vides. J'enseigne donc comment sentir et ressentir les tensions du corps, les émotions, les sentiments plus ou moins refoulés, les besoins, les aspirations. Au besoin, j'encourage le renouveau de cette circulation de vie et je dénoue des tensions par des massages biodynamiques appropriés, dont le but est d'informer le corps qu'il a le droit de se reposer et de vivre tel qu'il est.

En quelque sorte la vie retrouve sa voie normale d'origine, la personne se réapproprie sa voie mais aussi sa voix. Parallèlement à mon activité de thérapeute, j'anime des ateliers d'éveil vocal, dans lesquels j'invite à explorer la liberté expressive de la voix, car elle résonne avec tout le corps et traduit directement le mouvement de vie.

Routes Nouvelles: Est-ce un métier? Une vocation?

Les deux. Habituellement, on pense que le métier sert à gagner sa vie, à survivre en quelque sorte, même s'il ne plaît pas, alors que la vocation permet de vivre intensément dans la plénitude et n'est pas forcément rémunérée. Pourquoi ne pas associer les deux? C'est ce que j'ai fait. Je pense que c'est une attitude de plus en plus partagée, comme s'il était de moins en moins possible de faire de compromission avec soi-même. Les temps changent. Le métier doit permettre à la personne de se réaliser dans la joie et le plaisir. Vocation, ça veut dire: voix, appel intérieur. Mais il m'a fallu un long cheminement pour entendre cette voix. C'est une résonance profonde qui me procure enthousiasme, satisfaction du travail bien fait, joie, plaisir.

Plaisir de sentir l'évolution des personnes vers plus de joie: soulagements, ouvertures, expansions, sensations de grandir. Et puis j'ai beaucoup de plaisir à chanter et sentir la voix résonner dans le corps avec les participants de mes ateliers. Cette éducation est une part importante de ma vocation, même si je ne l'ai encore développée que moyennement dans mon métier.

Routes Nouvelles: Quel cheminement pour en arriver là? Quel rôle les Éclaireurs y ont-ils joué?

J'ai été toujours intéressé par l'éducation en vue du bien-être ou plutôt du développement de la conscience et du plein potentiel humain, même si je ne savais pas y mettre ces mots. C'était déjà ma question en tant que responsable Eclé: je me disais: d'accord, je peux organiser des petits jeux, de la cuisine, etc. comme on a toujours fait. Mais quelle place leur donner et dans quel but? Et la réponse était: développer le potentiel de l'enfant sous tous ses aspects.

Évidemment, je ne trouvais pas ces réponses tout seul. Je lisais attentivement Routes Nouvelles et Les Cahiers du Responsable. J'ai été enchanté par les rencontres de formation des responsables, camp écoles (CEP, Cappy), j'y ai été stagiaire, puis assistant des formateurs et formateur. J'y ai bénéficié des échanges avec les commissaires nationaux Mireille Roux, François et Irène Baize. De même j'ai participé comme assistant aux mercredis verts de rencontre de responsables à Paris.

Dans l'animation du groupe, il y avait des préoccupations pratiques: comment intéresser les jeunes à notre mouvement plutôt qu'à la salle de jeux? Comment faire la différence avec les colonies? Alors, j'étais forcé de réfléchir à ce que nous proposions. Comment l'expliquer en-dehors? Quelque fois, je ne savais plus ce qui était important. J'ai fait le point sur ce que je croyais comprendre, j'ai synthétisé et écrit, pour moi d'abord, pour les autres ensuite: Comment construire un programme pour les responsables d'unité. Les EEDF pour quoi faire? dans le cadre de la consultation nationale de 1974.

Je ne crois pas que ce soient les EEDF qui m'ont déterminé dans ma voie. Elle était déjà inscrite dans ma nature. Mais ils m'ont offert le terrain fertile pour que je puisse la développer. Ils ont été comme un révélateur. J'ai amassé une grande richesse à partager plus tard.

La science des matériaux que je pratiquais professionnellement, même si je l'ai trouvée intéressante au début, ne répondait pas à ma soif de contact avec le fonctionnement de l'esprit humain et du monde. Au début, je croyais que la science physique allait me satisfaire parce qu'elle nous parle des étoiles et des ondes électromagnétiques qui parcourent l'univers. Or dans mon domaine, elle était orientée sur les applications pratiques (comment faire un matériau plus résistant), comment exploiter la matière. Et moi je voulais en découvrir les lois, en connaître les secrets. D'autre part, elle ne me parlait pas de l'humain et je me suis rendu compte que la véritable matière qui m'intéressait, c'était notre esprit; et ce qui le fait grandir, se développer et trouver la paix et la simplicité.

Pour combler mon manque, j'ai pratiqué le chant et j'ai participé à diverses associations: éducatives ou culturelles (écologie, méthodes naturelles de santé, spiritualité) et j'ai suivi quelques stages sur le développement personnel, pour aboutir à m'inscrire à une formation élaborée de thérapeute en psychologie biodynamique. Mais ce n'était pas pour en faire ma profession, seulement pour ma compréhension personnelle et pour me sentir mieux, me libérer de certaines difficultés psychologiques telles que la crainte du jugement des autres, celle de ne pas plaire, etc. C'est seulement 10 ans après que j'ai fait le pas, parce que c'est devenu une nécessité vitale. J'avais intégré la formation et j'en avais un ressenti profond et vécu.

Ma pratique actuelle est la manifestation de ce que je suis devenu, et une partie prend racine dans ce que j'ai vécu aux EEDF.

Par exemple:

Le pouvoir sur notre vie

En tant que responsable Éclaireur, j'ai profondément été marqué par l'idée qu'on peut se questionner sur nos objectifs, nos moyens (totémisation, uniforme, cérémonies, division des activités par tranches d'âges), qu'il ne faut pas se contenter de faire quelque chose par habitude ou par fidélité à un passé, pas plus que le rejeter parce que ce n'est plus à la mode, mais réfléchir si le moyen est adapté aux buts profonds. Ce qui est important, c'est la réflexion sur ces buts: que voulons-nous apporter aux enfants? Et alors quels moyens pouvons-nous mettre en œuvre? C'est la même chose avec les adultes dans leur choix de vie.

La confrontation avec le concret

Les idéaux que les EEDF prônent subissent immédiatement l'épreuve de la mise en application. Or dans notre société, on voit beaucoup de personnes qui luttent pour des idéaux qu'ils n'appliquent pas eux-mêmes. Par exemple, dans certaines communautés, on peut avoir un idéal de groupe non hiérarchisé par refus du "chef" qui se traduit par le fait que personne ne veut prendre la responsabilité de décider. L'animation d'un groupe oblige à être dans la réalité concrète et ressentie. Ma pratique professionnelle s'appuie beaucoup sur la détection des fausses croyances, élaborée dans notre petite enfance, dont la mise en ?uvre nous épuise et nous détourne de notre nature profonde.

La coéducation. Être homme, être femme

L'éducation sexuelle à l'école ne nous apprend pas ce qu'est le féminin et le masculin, et comment hommes et femmes possèdent les deux qualités selon des modes différents. Par les activités en commun vivantes, les éclés m'ont beaucoup apporté dans l'apprentissage de l'estime de l'autre et du respect. Même si cette connaissance n'était pas poussée très loin, le fait de vivre ensemble avec respect était essentiel. Le questionnement qu'est-ce qu'être homme, qu'est-ce être femme est une composante essentielle de ma pratique. Comment ressentir l'aspect féminin, l'aspect masculin, les développer et les apprécier?

Le contact avec la nature

En tant que louveteau et éclaireur, j'ai été nourri par le contact avec la nature et j'en ai gardé le goût. Par la suite, j'ai créé le Club Environnement et Santé pour les Aînés à Toulouse. Puis sortant du contexte EEDF, et probablement influencé par l'action importante d'un groupe EEDF de Grenoble, la FRAPNA, je suis passé à l'écologie. Le mot est apparu vers 1970, avant on disait "protection de la nature". Or dans la recherche du bien-être, il m'apparaît comme une évidence qu'on ne peut pas vivre sans le contact avec la nature. Elle nous lave et nous recharge. Je ne parle pas ici du côté évident de la nourriture qu'elle nous apporte, mais du sentiment de régénération que l'on éprouve lorsqu'on est dans la nature, et que l'on communique avec. Je le propose à mes clients.

Le chant

J'ai beaucoup chanté avec les louveteaux et les éclés, grâce à F. Durdilly. C'étaient des chants simples, manifestant la joie, des chants qui font du bien. Je n'en voyais pas la valeur à l'époque. Mais je me régalais, et plus tard, j'ai participé aux réunions de Chant Nouveau, créé par Daniel Bouteille pour les EEDF, afin d'étoffer le répertoire de chants et d'entraîner les responsables de la région parisienne. Je me surprends à m'en inspirer parfois dans mes ateliers de chants.

Routes Nouvelles: On s?inquiète actuellement des "marchands de bonheur". Ne nous dis pas que tu en fais partie?

Je m'intéresse au bonheur, mais je ne suis pas un marchand. Le bonheur, c'est la raison d'être de mon métier. Je ne le vends pas, je ne prétends même pas l'apporter, je ne garantis rien. Je ne fais qu'accompagner celui ou celle qui a décidé de se mettre en marche vers plus de bonheur. Je suis un peu comme la sage-femme qui aide à naître, sauf que c'est une partie de soi qui naît, que le temps de gestation et d'accouchement est inconnu et personnel. Chacun a son rythme. Cette image est cependant imparfaite car le client choisit son but. Je peux comparer avec un guide de montagne qui l'accompagne dans une randonnée. Le but de la randonnée a été choisi par le client, mais le guide fait des propositions en fonction du goût du client, lui fournit des moyens, le conseille, l'encourage. Mais c'est le client qui décide et marche. Le guide peut également indiquer si le choix est adapté à la compétence et à la force du client et lui proposer des étapes intermédiaires pour s'entraîner et prendre conscience de certaines choses.

Je suis aussi le miroir qui leur permet de se voir. Je pose des questions: vous avez telle idée du rôle d'époux, pourquoi? On se rend compte parfois qu'on a une idée préconçue adoptée pour satisfaire la famille, par imitation, etc. J'offre un espace sans jugement que n'offre pas la société, car même les amis proches qui vous conseillent jugent et ont une attente envers vous, car ils veulent absolument votre bonheur. J'apporte un enseignement que l'école ne donne pas: que sommes-nous, que sont nos émotions, qu'est-ce qu'elles signifient, comment les gérer? Je mets à disposition mon expérience pour que chacun trouve son autonomie, son pouvoir personnel, sa liberté intérieure. Et par voie de conséquence la confiance et la sérénité. S'il le désire!

Je ne suis pas un marchand de bonheur, de même que vous n'êtes pas des marchands de loisirs pour jeunes. Encore que dans cette expression, le terme "marchand" est pris dans son acception péjorative de profit à tout prix au moyen de manipulation et éventuellement de tromperie, sans respect du client. Tout simplement parce que notre société est dans une logique de guerre économique et non de coopération. Il y a heureusement d'autres types de marchands, ceux qui vous vendent les produits dont vous avez besoin pour vivre, et qui font honnêtement leur métier. Il est évident que je me fais rémunérer pour mon activité comme tout un chacun. Toute peine (je préfère le terme de service) mérite salaire, dit-on. Je peux regretter que notre métier ne soit pas plus reconnu et soutenu, de sorte que les tarifs pratiqués restent relativement élevés pour des budgets modestes. Il y a une telle misère psychologique partout. Les gens ont besoin d'apprendre ce qu'est l'émotion, l'estime de soi, l'affirmation, le féminin et le masculin, l'amour, l'unité, etc. Si les EEDF développent des valeurs chez les enfants telles que la coopération, la prise d'initiative, le contact avec la nature, la coéducation, la démocratie, c'est parce que c'est une nécessité vitale, mais on aimerait voir ces valeurs enseignées et pratiquées à l'école, afin que les EEDF et d'autres bénévoles ne constituent pas seulement une compensation à ce besoin pour le bénéfice de quelques-uns. De même, je reçois des gens qui viennent pour être "réparés" de drames ou de difficultés qui auraient pu être réglés depuis longtemps s'ils avaient reçu une éducation appropriée à l'école. Je trouverais normal qu'il y ait des accompagnateurs en développement personnel qui enseignent de façon adaptée, peut-être en primaire, certainement en secondaire et en supérieur, afin de mettre ces connaissances et ce savoir-faire à la portée de tous.

Enfin, une petite remarque sur ceux qui fustigent. On fustige parce qu'on est profondément dérangé! Il y a bien sûr matière à critiquer certaines méthodes et pratiques, comme dans tous les domaines du commerce. D'ailleurs, il y aurait peut-être à réviser certaines portions de celui-ci plus que dans le secteur des services. Mais celui qui critique lucidement ne fustige pas, il questionne, argumente, dénonce et met en garde. Celui qui fustige se sent en danger, et souvent il n'accepte pas de perdre ses certitudes, ses privilèges, sa sécurité, au prix de renoncer à toute ouverture, à de nouvelles connaissances, à une vérité plus grande. J'ai parfois rencontré cette attitude en science, où la critique lucide et courtoise argumentée était remplacée, lorsque la contradiction dérange, par la dévalorisation, l'humiliation, la dérision.

Routes Nouvelles: Les principes fondamentaux du Scoutisme visent au développement de la personne, tant dans toutes ses dimensions: physique, intellectuelle, sociale, spirituelle. As-tu trouvé ces différents aspects du développement dans ton parcours chez les EEDF?

Oui, vraiment. J'ai déjà parlé de la dimension intellectuelle, émotionnelle, sociale, avec les valeurs de coopération, du pouvoir sur sa propre vie, de l'action dans la société, le chant, etc. La dimension physique y est bien sûr également avec le contact avec la nature, les activités sportives non compétitives, les jeux, etc.

Quant à la dimension spirituelle, c'est plus particulier. Elle était présente à travers les valeurs de solidarité dans le groupe et aussi pour les peuples de la planète, le respect de l'autre, la coopération, le contact avec d'autres cultures, d'autres pays, etc. Mais il ne fallait pas prononcer ce mot. Avec ce que je sais maintenant de la spiritualité, que j'ai découvert plus tard dans ma formation psychologique, je peux dire qu'un pan important de la spiritualité n'était pas proposé, mais l'époque n'était pas mûre.

Routes Nouvelles: Quels conseils, forcément généraux mais néanmoins utiles, donnerais-tu aux responsables d'animation EEDF d'aujourd'hui ?

Cela me serait plus facile de donner des conseils si j'étais encore en contact avec quelques responsables. Je pourrais dire, cultiver la joie, la confiance et l'optimisme, éviter d'être acariâtre, critique, négatif. Cela a une grande influence sur les enfants pour qui les responsables servent de modèles. Dans le même ordre d'idée, il est important de respecter les moments de rêveries de l'enfant, et ne pas le culpabiliser parce qu'il est lent et qu'il traîne. Il en a besoin, il se ressource, il communique avec une autre partie de lui. Cela ne veut pas dire qu'on doit le laisser faire systématiquement, mais que cette partie de nous a également besoin de s'exprimer.

Dans mes souvenirs, je suis encore attristé par certains groupes où les enfants étaient un peu laissés à eux-mêmes, ils faisaient ce qu'ils avaient envie, sans directives, à cause de responsables immatures qui étaient là pour se retrouver entre eux. J'espère que cela n'existe plus. Bien sûr, les responsables doivent y trouver leur plaisir, mais celui-ci peut s'accompagner d'une conscience. Donner du sens à ce qu'on fait, sans pour autant perdre l'amusement et la simplicité. Cela passe par se questionner de temps en temps, prendre du recul. La réponse ne vient pas forcément sur le moment, laisser mûrir. Profiter des formations. Ce temps de réflexion et de retour sur soi et de formation ne sera pas perdu. C'est une excellente école de la vie, et un potentiel pour le bonheur.

Routes Nouvelles: Difficile d?arrêter Alain! Nous avons évoqué la question de la spiritualité dans le Scoutisme, un sujet que nous retrouverons bientôt dans Routes Nouvelles, tant il suscite de la passion et des questions. Merci à notre invité d?avoir répondu à nos questions

L'interview a été menée par
Jean-Pierre LAVABRE, Responsable National du Pôle Image, Éditions et Communication
dans l'association EEDF
Éclaireuses Éclaireurs de France
12 Place Georges Pompidou 93167 NOISY LE GRAND CEDEX

Vous pouvez trouver des renseignements sur cette association sur son site web: http://www.eedf.fr/

2 janvier 2006