L'éducation à Summerhill
selon A.S. Neill (1883 - 1973)

Extraits de l'ouvrage
sélectionnés par A. Boudet

Libres enfants de Summerhill
Alexander S. Neill

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Introduction commune aux articles du dossier Éducation

L'éducation est une réponse aux problèmes individuels, sociaux et planétaires

Le choix de systèmes ou méthodes d'éducation est autant un problème psychologique, en contribuant à l'équilibre des personnes, qu'un problème de société, en contribuant à la bonne marche de la société dans une ambiance paisible. En particulier, un système d'éducation adéquat dans les établissements scolaires, ou ailleurs, est la seule réponse possible aux violences diverses, qu'elles soient urbaines, conjugales, familiales, politiques, territoriales ou économiques, qui ne font qu'exprimer de profonds malaises.

Malgré des réformes successives nombreuses dans l'enseignement, rien n'est véritablement changé. On se contente de demander aux élèves d'ânonner des textes que bien souvent ils ne comprennent pas, que ce soit en histoire, géographie, français, math, physique, etc. (Et bien évidemment, ce ne sont pas les enseignants, souvent attentifs et zélés, qui sont en cause). Ces matières n'ont aucun rapport avec la vie quotidienne des personnes, jeunes ou des adultes, et avec les difficultés qu'elles rencontrent pour se développer et vivre en société. On ne va pas à l'essentiel. A quand un enseignement, à l'école ou dans des centres de quartiers (ou encore par des cours et consultations individuelles), dans lequel on apprendrait (sous des formes vivantes et non comme des cours magistraux) l'estime de soi, l'affirmation de soi, l'écoute de soi, l'écoute des autres, la gestion des émotions et en particulier de la violence, la relation amoureuse, la sexualité épanouie, les caractéristiques du masculin et du féminin, le respect de soi, des autres et de l'environnement (respect qui ne signifie pas obéissance mécanique à une morale mais une décision basée sur un ressenti), la résolution des conflits, la solidarité, la tolérance, le sens de l'initiative, l'expression créative en particulier par l'importance donnée à l'art (en tant qu'expression des forces profondes - voir mon article la puissance de l'imaginaire), etc.

Or tout cela a déjà été dit et redit, puis mis en œuvre depuis bien longtemps par de brillants pédagogues, et cela dès le début du siècle dernier, avec succès. Les textes que je présente ici sont déjà anciens. Dans la forme, ils sont exprimés dans le langage de leur époque, et bien évidemment, d'autres pédagogues ont partagé leurs expériences plus récentes. Toutefois, sur le fond, ils sont encore en avance sur notre temps. Alors pourquoi ces solutions ne sont-elles pas développées et appliquées? Les textes présentés ici témoignent de la richesse des solutions proposées depuis longtemps par les pédagogues et philosophes. Nous pourrons constater que cette richesse se révèle dès lors qu'on cherche véritablement et sincèrement à comprendre les forces profondes - psychologiques et spirituelles - de l'être humain.

Summerhill - c'est l'aventure d'une école autogérée fondée en 1921 dans la région de Londres. Son fondateur, A.S. Neill, est un psychanalyste [...] et il a mis les découvertes psychanalytiques au service de l'éducation [...] A.S. Neill s'est dressé contre l'école traditionnelle soucieuse d'instruire mais non d'éduquer. Il s'est dressé contre les parents hantés par le standard du succès (l'argent). Il s'est insurgé contre un système social qui forme, dit-il, des individus "manipulés" et dociles, nécessaires à l'ensemble bureaucratique hautement hiérarchisé de notre ère industrielle. (Maud Mannoni, préface à l'ouvrage d'A.S Neill, Libres enfants de Summerhill)

Alexander Sutherland Neill, né en 1883, a dirigé l'école jusqu'à sa mort en 1973. Son expérience n'a commencé à devenir connue et discutée qu'après la parution du livre en anglais en 1960, sous le titre A radical approach to Child Rearing, puis sa traduction en français en 1970. Le texte qui suit, hormis les titres, est un montage de citations extraites de cet ouvrage (A.B.)

Fonction de l'éducation

Je professe l'opinion que le but de la vie, c'est la poursuite du bonheur, c'est-à-dire la recherche d'un intérêt. L'éducation devrait être une préparation pour la vie. Notre culture, dans ce domaine, a échoué. Notre éducation, notre politique et notre économie ne nous mènent qu'à la guerre.... Les progrès de notre ère ne sont que des progrès en mécanique... la conscience du monde est encore primitive.

Que peuvent nous apporter des discussions sur le français, l'histoire ancienne, ou Dieu sait quoi encore, alors que de tels sujets ne valent pas un iota, comparés au domaine plus large de l'accomplissement naturel de la vie, de l'épanouissement du cœur humain?

Le rôle de l'enfant, c'est de vivre sa vie propre - et non celle qu'envisagent ses parents anxieux, ni celle que proposent les éducateurs comme la meilleure.

Le savoir en soi n'est pas aussi important que la personnalité ou le caractère.

Je préférerais voir sortir de nos écoles d'heureux balayeurs de rues que des savants névrosés.

Les parents sont lents à comprendre que l'enseignement donné à l'école n'a vraiment aucune importance. Les enfants, comme les adultes, n'apprennent que ce qu'ils veulent.

La majeure partie du travail de classe effectué par les adolescents n'est qu'une perte de temps, d'énergie et de patience... On leur a appris à savoir mais on ne leur a pas permis de ressentir.

Les laboratoires et les ateliers rutilants n'aideront pas John, Pierre ou Ivan à surmonter les troubles émotifs et les maux sociaux entretenus par la pression qu'exercent sur eux leurs parents et leurs maîtres, aussi bien que la pression coercitive de notre civilisation.

La liberté et la discipline

Nous accorderions aux élèves la liberté d'expression. Pour cela il nous fallait renoncer à toute discipline, toute direction, toute suggestion, toute morale préconçue, toute instruction religieuse quelle qu'elle soit.

C'est cette distinction entre la liberté et l'anarchie que beaucoup de parents ne saisissent pas. Dans le foyer discipliné, les enfants n'ont aucun droit. Dans le foyer désordonné, ils les ont tous. Le foyer équilibré est celui où les enfants et les adultes ont des droits égaux...

Si un bébé veut marcher à quatre pattes sur la table de la salle à manger, vous devez l'en empêcher. Il doit vous obéir, c'est vrai, mais d'autre part, vous devez vous aussi lui obéir quand c'est nécessaire. Je sors de la chambre des petits quand ils m'en donnent l'ordre.

Que feriez-vous si un garçon se mettait à enfoncer des clous dans votre piano à queue? Ce que vous faites à l'enfant n'a pas d'importance, c'est la façon dont vous le faites qui en a. Ce n'est pas grave de faire déguerpir l'enfant d'auprès du piano tant que vous ne lui donnez pas mauvaise conscience parce qu'il a enfoncé des clous. Il n'y a pas de mal à insister sur vos droits individuels tant que vous ne portez pas un jugement moral impliquant l'idée du bien et du mal. Ce sont les mots comme vilain, mauvais, sale qui font mal.

Pourquoi un enfant devrait-il obéir ? Parce qu'il doit satisfaire la soif de pouvoir de l'adulte.

La discipline sévère dans un foyer est toujours une projection de haine. L'adulte a tendu vers la perfection dans sa propre vie, il a échoué misérablement et maintenant il essaie de la trouver dans ses enfants... On peut dire que le foyer discipliné vise à la castration dans son sens le plus large, c'est-à-dire à la castration de la vie elle-même.

La névrose commence avec la discipline familiale - qui est l'opposé de l'amour.

Si les parents détruisent la force vitale de leurs enfants par une autorité arbitraire, le crime et la guerre continueront à prospérer.

L'obéissance devrait être une courtoisie. Les adultes n'ont aucun droit à l'obéissance des enfants. C'est une chose qui doit venir de l'intérieur - ce n'est pas une chose qui s'impose de l'extérieur.

La crainte peut être une chose terrible dans la vie d'un enfant. Elle doit être entièrement éliminée - qu'elle soit crainte des adultes, crainte de la punition, crainte de la désapprobation ou crainte de Dieu. Seule la haine peut s'épanouir dans une atmosphère de crainte.

L'argument habituel contre la liberté des enfants est celui-ci: la vie est dure et nous devons élever nos enfants de façon à ce que plus tard ils s'adaptent à cette vie. Par conséquent, il faut les discipliner... Ceux qui refusent d'accorder la liberté aux enfants ne réalisent pas qu'au départ leur supposition qu'un enfant ne se développera pas à moins qu'on l'y oblige ne repose sur aucune base solide et n'a jamais été prouvée.

A l'âge de 17 ans, Mervyn savait à peine lire. Pourtant quand il nous quitta et décida de devenir ingénieur, il apprit rapidement à lire et tout seul absorba en un temps très court les connaissances techniques nécessaires.

La droiture qui dépend de la peur de l'enfer, du gendarme ou de la punition n'est pas de la droiture du tout - c'est tout simplement de la lâcheté. La droiture qui dépend de l'espoir d'une récompense, d'une louange ou du ciel est une forme de corruption.

Offrir un prix en récompense d'un acte revient à dire que cet acte n'a aucune valeur en lui-même... Sa grande récompense réside dans la joie de créer... La récompense perpétue la caractéristique la plus basse du système compétitif. Faire mieux que le voisin est un lamentable objectif. La récompense a un effet psychologique désastreux sur les enfants, car elle éveille la jalousie.

Si nous considérions l'intérêt naturel que l'enfant prend aux choses, nous pouvons comprendre les dangers de la récompense et de la punition... La récompense, comme la punition, tentent de forcer l'intérêt.

[Le chantage des parents] mène l'enfant à accepter les yeux fermés notre civilisation avide et profiteuse.

Nous ne pouvons être justes parce que nous ne nous connaissons pas et que nous ne savons pas reconnaître en nous-mêmes nos efforts refoulés... Un adulte ne peut pas éduquer au-delà de ses propres complexes. Si nous sommes prisonniers de peurs refoulées, nous ne pouvons libérer nos enfants, nous ne pouvons que leur transmettre nos complexes.

L'enfant libre

Leur réaction devant la liberté est rapide et exaspérante... Ils font toutes les choses qui leur ont été défendues dans le passé: ils jurent, ils fument, ils cassent des objets. Et pendant tout ce temps, ils ont une expression polie et fausse dans les yeux et dans la voix. Il leur faut dix mois pour perdre leur hypocrisie. Après cela, ils perdent leur déférence envers ce qu'ils regardaient auparavant comme l'autorité. Au bout de dix mois environ, ce sont des enfants naturels et sains qui disent ce qu'ils pensent, sans rougir, ni haïr.

Il se peut que la plus grande découverte que nous ayons faite à Summerhill, c'est qu'un enfant naît sincère. Nous avons décidé de laisser les enfants tranquilles afin de découvrir leur véritable nature.

Qu'ils aient ou n'aient pas l'esprit ouvert, les enfants acquièrent tous quelque chose qu'ils n'avaient pas auparavant - quelque chose de presque indéfinissable dont les signes extérieurs les plus visibles sont une croissance de la sincérité et une diminution de l'agressivité.

L'excès d'agressivité qu'on trouve chez les enfants opprimés n'est qu'une forte protestation contre la haine qui leur a été manifestée.

C'est la haine des parents qui rend l'enfant difficile... Le salut est dans l'amour... Je sais qu'un enfant difficile peut entrer dans mon école et y devenir heureux et normal. Je sais aussi que les principaux éléments nécessaires à une cure sont l'approbation, la confiance et la compréhension.

A Summerhill, c'est l'amour qui guérit; l'approbation et la reconnaissance du droit à être soi-même... J'ai de plus en plus confiance en la thérapeutique du travail imaginatif. Il faudrait laisser faire aux enfants plus de travail manuel, de théâtre, de danse...

Les leçons particulières étaient en somme une rééducation. Leur objet était d'abattre tout complexe résultant de la morale et de la peur.

Avec la moyenne des enfants, une fois qu'on a éclairci la question de la naissance et celle de la masturbation, qu'on a expliqué que la situation familiale crée des haines et des jalousies, il ne reste plus grand chose à ajouter. Pour guérir une névrose chez un enfant, il suffit de libérer l'émotion.

La névrose sérieuse de l'homme débute avec les premières prohibitions génitales: ne touche pas.

Les parents punissent sévèrement les offenses sexuelles parce qu'ils sont eux-mêmes, d'une façon vitale, quoique malsaine, intéressés par ces mêmes offenses.

Combien d'enfants aujourd'hui n'ont pas toute leur vie naturelle transformée en haine et en agressivité à cause d'un tel traitement ? On leur a dit que se toucher les organes sexuels est vilain et honteux, et que faire ses besoins est dégoûtant.

Toute notre attitude grivoise envers la sexualité, nos rires étouffés dans les salles de music-hall, nos graffitis obscènes sur les murs des urinoirs ont leur source dans la culpabilité causée par la répression de la masturbation dans l'enfance et le refus de laisser les enfants se livrer à des activités sexuelles ouvertes.

La raison pour laquelle je ne crains pas que les grands élèves de Summerhill qui sont ici depuis l'enfance tombent dans l'anarchie sexuelle, c'est que je sais que ces enfants n'ont pas une sexualité refoulée et que, par conséquent, leur intérêt pour les questions sexuelles est normal.

L'adulte craint de donner la liberté aux jeunes parce qu'il craint que ceux-ci fassent ce que lui, adulte, aurait voulu faire... Accorder la liberté à l'enfant, c'est lui permettre de vivre sa vie.

Nous devons permettre à l'enfant d'être égoïste - sans générosité - de suivre ses propres inclinations durant toute son enfance... L'idée entière de Summerhill se résume par la libération: permettre à l'enfant d'épuiser ses intérêts naturels.

Un enfant difficile est un enfant qui est malheureux. Il est en guerre contre lui-même et par contre-coup avec le monde entier... Tous les crimes, toutes les haines, toutes les guerres peuvent être ramenés au mal de l'âme. Je m'efforcerai dans cet ouvrage de montrer comment ce mal prend racine, comment il détruit des vies humaines et comment, par une éducation saine, on peut l'enrayer.

Bibliographie

Libres enfants de Summerhill, A.S. Neill, Ed. François Maspero, 1970. Réédition: La Découverte , 2004
La liberté, pas l'anarchie
. A.S. Neill, Ed. Payot, 1970
Pour ou contre Summerhill, collectif d'auteurs, Ed. Payot, 1972. Réédition 1982.

Texte composé en novembre 1977

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Mise en ligne 10 avril 2006