LA PÉDAGOGIE DE RUDOLF STEINER
1861-1925

Mireille Delacroix
Centre Triades

Novembre 1977

Le dossier Éducation sur ce site:

Introduction commune à la série d'articles du dossier Éducation

L'éducation est une réponse aux problèmes individuels, sociaux et planétaires

Le choix de systèmes ou méthodes d'éducation est autant un problème psychologique, en contribuant à l'équilibre des personnes, qu'un problème de société, en contribuant à la bonne marche de la société dans une ambiance paisible. En particulier, un système d'éducation adéquat dans les établissements scolaires, ou ailleurs, est la seule réponse possible aux violences diverses, qu'elles soient urbaines, conjugales, familiales, politiques, territoriales ou économiques, qui ne font qu'exprimer de profonds malaises.

Malgré des réformes successives nombreuses dans l'enseignement, rien n'est véritablement changé. On se contente de demander aux élèves d'ânonner des textes que bien souvent ils ne comprennent pas, que ce soit en histoire, géographie, français, math, physique, etc. (Et bien évidemment, ce ne sont pas les enseignants, souvent attentifs et zélés, qui sont en cause). Ces matières n'ont aucun rapport avec la vie quotidienne des personnes, jeunes ou des adultes, et avec les difficultés qu'elles rencontrent pour se développer et vivre en société. On ne va pas à l'essentiel. A quand un enseignement, à l'école ou dans des centres de quartiers (ou encore par des cours et consultations individuelles), dans lequel on apprendrait (sous des formes vivantes et non comme des cours magistraux) l'estime de soi, l'affirmation de soi, l'écoute de soi, l'écoute des autres, la gestion des émotions et en particulier de la violence, la relation amoureuse, la sexualité épanouie, les caractéristiques du masculin et du féminin, le respect de soi, des autres et de l'environnement (respect qui ne signifie pas obéissance mécanique à une morale mais une décision basée sur un ressenti), la résolution des conflits, la solidarité, la tolérance, le sens de l'initiative, l'expression créative en particulier par l'importance donnée à l'art (en tant qu'expression des forces profondes - voir mon article la puissance de l'imaginaire), etc.

Or tout cela a déjà été dit et redit, puis mis en oeuvre depuis bien longtemps par de brillants pédagogues, et cela dès le début du siècle dernier, avec succès. Les textes que je présente ici sont déjà anciens. Dans la forme, ils sont exprimés dans le langage de leur époque, et bien évidemment, d'autres pédagogues ont partagé leurs expériences plus récentes. Toutefois, sur le fond, ils sont encore en avance sur notre temps. Alors pourquoi ces solutions ne sont-elles pas développées et appliquées? Les textes présentés ici témoignent de la richesse des solutions proposées depuis longtemps par les pédagogues et philosophes. Nous pourrons constater que cette richesse se révèle dès lors qu'on cherche véritablement et sincèrement à comprendre les forces profondes - psychologiques et spirituelles - de l'être humain.

Le penseur autrichien Rudolf Steiner (1861-1925) était un éducateur-né. Encore étudiant à l'Ecole Supérieure Technique de Vienne, il se vit confier un enfant handicapé qu'il sut réadapter en deux ans à la vie normale et qui devint par la suite un médecin. A Weimar (1889-96), il collabora à l'édition des œuvres complètes de Goethe, dont les écrits scientifiques l'avaient particulièrement intéressé. Sa thèse de doctorat sur "Science et Vérité" jette les bases de sa "Philosophie de la liberté". En 1913, il fonde l'Anthroposophie, qui veut être "un chemin de connaissance qui conduit l'esprit dans l'homme à l'esprit dans l'univers". A Dornach, près de Bâle, en Suisse, il crée une université libre de science spirituelle, le Goetheanum, où sont étudiés tous les domaines de l'activité humaine: sciences, arts, pédagogie, médecine, et même agriculture (bio-dynamie).

En 1919, sur la proposition du directeur de l'usine de cigarettes "Waldorf-Astoria", il fonde à Stuttgart une école pour les enfants des ouvriers: ce fut la première "école Waldorf", qui devint l'école-pilote de la pédagogie steinerienne. Aujourd'hui, on compte plus d'une centaine d'écoles Rudolf Steiner dans le monde. Il en existe cinq en France. L'enseignement y est donné sous une forme qui n'est pas cérébrale et desséchante, mais comporte une imprégnation artistique et des relations judicieuses avec la motricité. L'action harmonisante de ces méthodes pédagogiques explique le renom qu'elles ont acquis dans les quelques 200 Instituts de rééducation pour enfants handicapés qui les pratiquent.

I - Les principes

1. L'enseignement vise à éduquer l'enfant plus qu'à l'instruire

Rudolf SteinerLa pédagogie de Rudolf Steiner est fondée sur la psychologie de l'enfant. Elle attire l'attention sur le caractère global de la représentation chez l'enfant et sur l'éveil tardif de la pensée abstraite. Elle s'élève contre l'enseignement traditionnel qui veut donner à des enfants un enseignement d'adulte. L'éducateur n'a pas à transmettre une somme de connaissances, mais, tel un jardinier, il doit dégager, fortifier ou tempérer, redresser et orienter les forces en sommeil, de façon à faire de l'enfant un être harmonieux et complet, s'ouvrant largement à la vie. Dans les premières années de classe, l'enseignement doit être riche en images, en sentiments, et nourrir l'imagination qui, telle une graine, se développera en même temps que l'enfant. Car il ne s'agit pas de recevoir à l'école une formation achevée, mais de s'y préparer à la recevoir de la vie. A la fois médecin et artiste, l'éducateur doit connaître parfaitement les lois de l'évolution de l'enfant.

2. Les trois âges

L'enfant traverse trois périodes principales:

Deux bouleversements (seconde dentition et puberté) partagent donc en trois phases l'évolution de l'enfant. Mais, de mois en mois, se produisent de subtiles modifications qu'un bon maître ne saurait ignorer; car faire appel trop tôt ou trop tard à des tendances en formation risquerait de provoquer des mutilations ou des atrophies irréparables dans l'âme de l'enfant.

II - Organisation de l'éducation

1. Un maître unique

Dans les écoles Rudolf Steiner, le maître suit l'élève durant les huit premières années de sa scolarité, sauf dans quelques disciplines (langues étrangères, activités artistiques).  C'est ainsi qu'il réussit à le connaître et à créer avec lui un lien de confiance irremplaçable. Liberté entière lui est laissée dans la manière d'enseigner, car celle-ci doit correspondre à son tempérament et à celui de ses élèves. Cependant, la méthode Steiner exige du maître un dévouement total. Non seulement il dirige chaque année une classe différente, mais il doit encore trouver à tout moment le moyen de dispenser, sous une forme imagée et habilement présentée, la science qu'il veut communiquer. Le recours du livre de classe est extrêmement rare: le manuel est remplacé par un cahier où l'enfant rédige et illustre lui-même le résumé des cours. Cette méthode exige un long travail de préparation, mais elle offre l'avantage de procurer un enseignement immédiatement assimilable et de ne pas gaspiller les forces de l'enfant.

2. Organisation des classes

Les classes, toujours mixtes, doivent, par la variété des types qu'elles offrent, représenter une image réduite de la société. C'est à l'école que l'enfant fait l'apprentissage de la vie sociale. Les plus doués fréquentent la même classe que ceux qui le sont moins. Groupés par affinités de tempérament, les enfants apprennent à se discipliner au contact de leurs semblables.

Les carnets de notes n'existent pas: ce qui importe, c'est le progrès de chacun; des appréciations détaillées cherchent à le stimuler. Le redoublement de classe n'a pas de sens non plus, puisque l'âge psychologique compte plus que l'acquisition des connaissances.

3. Collaboration très étroite entre maîtres et parents

Malgré l'absence de carnets de notes, les parents sont informés régulièrement des résultats obtenus par leurs enfants. Leurs rapports avec les maîtres sont d'ailleurs extrêmement étroits grâce aux visites mutuelles et aux réunions organisées périodiquement, qui les mettent au courant de la vie scolaire. Enfin, de nombreuses fêtes, où se succèdent choeurs et orchestres, théâtre et eurythmie, sans compter les expositions, leur font voir les progrès accomplis par leurs enfants.

III - Méthodes

1. L'enseignement par périodes

Rudolf Steiner s'est proposé de lutter contre la succession désordonnée des matières d'enseignement au cours de la journée: cette succession n'engendre que fatigue scolaire et compartimente la science. Dans un enseignement par périodes, pendant 4 à 6 semaines, le maître consacre les deux premières heures de la matinée à une même discipline (langue maternelle, mathématiques, histoire, géographie, sciences). Seul l'enseignement des langues étrangères, commencé dès les petites classes, se poursuit régulièrement tout au long de l'année, ainsi que celui des arts, des travaux manuels et de la gymnastique. L'après-midi est réservé aux activités de détente.

2. Un enseignement complet, distribué en temps opportun

Rudolf Steiner vise à former des hommes complets et harmonieux, et non pas des spécialistes: pour lui, il n'existe pas de disciplines dont l'élève puisse se dispenser. Elles sont toutes utiles à son développement, et ce sont précisément celles pour lesquelles il est le moins doué qui lui sont le plus nécessaires.

L'enseignement de chaque science doit venir à son heure, lorsque l'enfant a acquis une maturité suffisante pour bien l'assimiler. Rudolf Steiner est quelquefois en désaccord avec l'enseignement traditionnel dans la détermination du moment opportun: on apprend un peu plus tard l'écriture et la lecture, un peu plus tôt la physique (en 6e). On n'étudie la botanique que lorsque l'enfant peut s'intéresser aux choses situées en dehors de lui. On aborde le monde animal en faisant des comparaisons avec l'homme. L'enfant prend ainsi conscience de ce qui l'apparente au reste du monde et de ce qui l'en distingue.

3. Place de l'enseignement manuel et de l'art

Les travaux manuels occupent une grande place dans la pédagogie steinerienne. Ils permettent à l'enfant d'acquérir la maîtrise de ses membres et le maintiennent en contact avec la réalité. Garçons et filles apprennent ensemble le jardinage, la couture et le tricot, travaillent en atelier, savent construire un mur et faire le pain. L'enfant fabrique lui-même ses jouets en tirant son inspiration de lui-même.

Tous les arts sont enseignés: modelage, dessin, peinture, art dramatique, musique vocale et instrumentale, eurythmie... L'eurythmie n'est ni une danse ni une gymnastique: c'est un nouvel art du mouvement destiné à assurer l'harmonie de la vie psychique et corporelle.

L'art a donc une action thérapeutique. Et c'est un intermédiaire entre la réalité et les connaissances abstraites: la musique prépare l'esprit aux mathématiques, l'eurythmie à la géométrie...

Formation des maîtres

L'éducation est moins une science qu'un art. Aussi les séminaires pédagogiques font-ils une large place, non seulement à l'anthropologie, mais aux activités artistiques, indispensables pour former en profondeur le futur enseignant.

BIBLIOGRAPHIE

Rudolf STEINER

Henriette BIDEAU: Plan scolaire d'une Ecole Rudolf Steiner
G. HARTMANN: Pour éduquer l'enfant, connaître l'homme
E. GRUNELIUS: Les moins de sept ans
E. GABERT: L'apport de la mère et du père dans l'éducation; Le problème de la punition; Autorité et liberté
Dr BERRON - Dr HOLTZAPFEL: Tendances évolutives et destins d'enfants
S. R. COROZE: L'eurythmie
Freya JAFFKE: Jouets à faire soi-même

Editions  TRIADES

Revue "TRIADES", trimestrielle: Rubriques EDUCATION et JEUNESSE

Mireille Delacroix, novembre 1977

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En savoir plus

Fédération des écoles Steiner-Waldorf. Il existe une douzaine d'écoles en France et des jardins d'enfants.

Editions Triades

La Société Anthroposophique. C'est à cette société que je suis redevable de la photo de Steiner présentée ici, provenant de son site.

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Mise en ligne 7 avril 2006