La pédagogie selon Célestin FREINET
(1896 - 1966)

Fernand LECANU
Institut Coopératif de l'Ecole Moderne (ICEM)

Novembre 1977

Introduction commune à la série d'articles du dossier Éducation

L'éducation est une réponse aux problèmes individuels, sociaux et planétaires

Le choix de systèmes ou méthodes d'éducation est autant un problème psychologique, en contribuant à l'équilibre des personnes, qu'un problème de société, en contribuant à la bonne marche de la société dans une ambiance paisible. En particulier, un système d'éducation adéquat dans les établissements scolaires, ou ailleurs, est la seule réponse possible aux violences diverses, qu'elles soient urbaines, conjugales, familiales, politiques, territoriales ou économiques, qui ne font qu'exprimer de profonds malaises.

Malgré des réformes successives nombreuses dans l'enseignement, rien n'est véritablement changé. On se contente de demander aux élèves d'ânonner des textes que bien souvent ils ne comprennent pas, que ce soit en histoire, géographie, français, math, physique, etc. (Et bien évidemment, ce ne sont pas les enseignants, souvent attentifs et zélés, qui sont en cause). Ces matières n'ont aucun rapport avec la vie quotidienne des personnes, jeunes ou des adultes, et avec les difficultés qu'elles rencontrent pour se développer et vivre en société. On ne va pas à l'essentiel. A quand un enseignement, à l'école ou dans des centres de quartiers (ou encore par des cours et consultations individuelles), dans lequel on apprendrait (sous des formes vivantes et non comme des cours magistraux) l'estime de soi, l'affirmation de soi, l'écoute de soi, l'écoute des autres, la gestion des émotions et en particulier de la violence, la relation amoureuse, la sexualité épanouie, les caractéristiques du masculin et du féminin, le respect de soi, des autres et de l'environnement (respect qui ne signifie pas obéissance mécanique à une morale mais une décision basée sur un ressenti), la résolution des conflits, la solidarité, la tolérance, le sens de l'initiative, l'expression créative en particulier par l'importance donnée à l'art (en tant qu'expression des forces profondes - voir mon article la puissance de l'imaginaire), etc.

Or tout cela a déjà été dit et redit, puis mis en œuvre depuis bien longtemps par de brillants pédagogues, et cela dès le début du siècle dernier, avec succès. Les textes que je présente ici sont déjà anciens. Dans la forme, ils sont exprimés dans le langage de leur époque, et bien évidemment, d'autres pédagogues ont partagé leurs expériences plus récentes. Toutefois, sur le fond, ils sont encore en avance sur notre temps. Alors pourquoi ces solutions ne sont-elles pas développées et appliquées? Les textes présentés ici témoignent de la richesse des solutions proposées depuis longtemps par les pédagogues et philosophes. Nous pourrons constater que cette richesse se révèle dès lors qu'on cherche véritablement et sincèrement à comprendre les forces profondes - psychologiques et spirituelles - de l'être humain.

Le dossier Éducation sur ce site:

Naissance et élaboration de la pédagogie Freinet

Instituteur des Alpes maritimes, Célestin Freinet est grièvement blessé devant Verdun. Convalescent, il est nommé à l'Ecole de Bar-sur-Loup en 1920. C'est là que va naître le mouvement de l'imprimerie à l'école qui deviendra plus tard le Mouvement Coopératif de l'Ecole Moderne.

Au lendemain de la première guerre mondiale, les mouvements d'éducation nouvelle foisonnent dans la pédagogie internationale. Freinet les étudie, fait des voyages pour voir quelles en sont les applications. Il lit les ouvrages des maîtres anciens et contemporains. Mais il est le premier à mettre en pratique une pédagogie du travail en donnant la parole aux enfants; en 1924, ses élèves entrent en correspondance avec les petits bretons de Trégunc et c'est le premier échange scolaire de lettres et documents; en 1926, après des tâtonnements (et le tâtonnement expérimental sera un fondement de la pédagogie Freinet), il met au point le journal scolaire en utilisant une imprimerie qu'il adapte aux possibilités de la classe, et s'envolent aux quatre coins du village, aux quatre coins de France, les feuillets portant non plus les rédactions traditionnelles, mais les textes écrits librement par les enfants qui s'y racontent. Après avoir réuni les camarades qui, d'accord avec lui, ont tenté d'ouvrir l'école sur le monde, en un premier congrès à Tours en 1926, il va lancer une revue pédagogique L'Educateur Prolétarien (l'actuel Éducateur). La nécessité se fait alors urgente de mettre au point des outils pour cette pédagogie nouvelle qui ne trouve pas sur le marché ce dont elle a besoin. En 1928, c'est la création de la Coopérative de l'Enseignement Laïc (la C.E.L.) qui fabriquera les imprimeries, les limographes, publiera les fichiers autocorrectifs, préparera les couleurs en poudre... L'action de Freinet est ainsi marquée des grandes options dont il ne s'éloignera plus:

Mais va éclater "l'affaire" de Saint-Paul de Vence (ou Freinet a éte nommé): cette pédagogie révolutionnaire effraie et inquiète les bien pensants, une cabale est montée contre Freinet qui doit quitter l'enseignement public. Freinet crée alors son école. Appuyé par Romain Rolland, il lance l'idée d'un Front de l'Enfance. Son école reçoit des petits espagnols chassés par la guerre civile. L'école Freinet devient le terrain de recherche et d'application des techniques de l'Ecole Moderne. Mais les crises internationales se succèdent et, en 1940, Freinet est interné, il commence à écrire dans les camps les ouvrages qu'il publiera plus tard pour faire connaître les principes d'une pédagogie ouverte. Grand blessé de guerre, il est mis en liberté surveillée, mais il gagne le maquis qu'il dirige dans la vallée de la Vallouise.

En 1947, Freinet reprend possession de son école de Vence, et tout repart. Comme après la première guerre mondiale, la Libération a vu se manifester des besoins impérieux de changement. 1948 voit la création de l'Institut Coopératif de l'Ecole Moderne (I.C.E.M.) qui va rassembler des centaines d'instituteurs enthousiastes et qui va devenir le vaste laboratoire rassemblant des classes de plus en plus nombreuses mettant en pratique les techniques de Freinet.

Les congrès annuels de l'Ecole Moderne seront les manifestations où se retrouveront les praticiens d'une pédagogie créée pour l'enfant. En plus de quarante années de vie militante, Freinet a transformé le monde de la pédagogie, hors même les limites de son pays. Selon le mot de Ferrière, il a fait passer dans la réalité tous les rêves généreux des grands pédagogues.

La pédagogie Freinet

La pédagogie Freinet est une pédagogie de la participation: dans l'enseignement "traditionnel", l'enfant reçoit beaucoup sans qu'il puisse, lui, apporter beaucoup. Il écoute, enregistre, essaie de comprendre. Les valeurs que le maître veut transmettre ne correspondent pas toujours aux intérêts de l'élève. Alors que nous voulons former des hommes libres, on commence par imposer. En réaction contre ce poids qui courbe l'enfant, Freinet propose une pédagogie dans laquelle l'enfant apporte d'abord, et, ensuite, c'est à partir de l'intérêt ainsi déclenché que l'on construira. Ceci suppose évidemment une autre attitude du maître. Il n'est plus celui qui sait et dit ce qu'il sait (écoute et tais toi!), mais il est un compagnon dans une communauté de travail, compagnon d'expérience qui va aider les enfants à découvrir à partir d'eux-mêmes. Le travail en classe devient une entreprise coopérative. Des assemblées générales fréquentes feront le point sur le travail accompli et prépareront le travail à venir. Mais l'aspect collectif ne néglige pas la nécessité d'un travail individuel. Au sein de la communauté-classe, chaque enfant peut, aussi, progresser à son rythme, travailler à ses intérêts propres: un plan de travail lui permet de noter ce qu'il pense accomplir comme tâches, ce qu'il a fait, et de procéder, avec l'aide du compagnon-maître, à une évaluation de ce qu'il a réalise. La mise au point par l'I.C.E.M. d'outils que la C.E.L. commercialise aidera chaque maître à proposer aux enfants des "aides" telles que les fichiers auto-correctifs, les brochures de la Bibliothèque de Travail (les B.T.), des peintures, des boîtes et bandes enseignantes, des fiches de recherches...

L'enfant faisant part de ses intérêts, l'école n'est plus coupée de la vie: tel élève apporte un objet intéressant, tel autre fait part de ses réflexions sur une émission de télé vue la veille, tel autre raconte ce qu'un lointain parent a écrit à la famille. Pour mieux connaître, mieux savoir, on se penche tous ensemble sur les livres ou on écrit à d'autres classes avec lesquelles on entame une correspondance. On envoie le journal réalisé à l'école dans d'autres écoles et on reçoit leur journal en échange: on apprend par leurs textes ce qu'est la vie ailleurs, ou semblable ou différente.

Une telle méthode de travail suppose qu'on n'étudie pas pour étudier mais pour savoir quelque chose dont on sent le besoin. On va écrire un texte dans lequel on raconte une visite, ou ses rêves: il va falloir apprendre à dominer le langage, puis l'orthographe. Ou bien savoir utiliser les mesures et faire des opérations. Les mécanismes ne seront plus appris pour eux-mêmes, mais parce qu'ils nous servent dans l'immédiat.

Et comme on ne dit plus "Tais toi !", l'enfant aura peut-être envie de dire ou faire: il voudra s'exprimer; et ce sera soit par le texte ou le poème, librement écrits où et quand il aura voulu, soit par une peinture ou un dessin, soit par un chant (que les camarades écouteront pour le reprendre et peut-être l'enrichir), soit par une "conférence" faite aux autres travailleurs de la classe sur un sujet librement choisi.

Parfois, l'enfant rencontrera des difficultés pour conquérir la connaissance. Le maître sera là pour l'aider, mais sachant aussi que l'effort personnel enrichit, il se refusera à donner la solution. La pédagogie Freinet ne veut pas brûler les étapes, le tâtonnement expérimental est peut-être plus lent que la leçon suivie d'un exercice d'application en pédagogie traditionnelle, mais l'acquis qui a demandé un effort profond, qui s'est fait selon des pistes diverses, sera plus solide, et l'enfant qui aura triomphé de la difficulté (le maître, bien sûr, ne l'aura pas laissé s'enliser en cas de trop grave difficulté), l'enfant vainqueur prendra conscience de ses possibilités et ne sera plus en position d'échec si néfaste.

Le mouvement Freinet

Cette PÉDAGOGIE DU TRAVAIL nécessite, on l'a dit, des outils, mais les instituteurs pratiquant cette pédagogie savent qu'elle nécessiterait des locaux et des moyens adaptés à une pédagogie ouverte: des classes où se rassemblent les petits travailleurs, mais aussi des ateliers annexes (peinture, poterie, expérimentation scientifique, bricolage de recherche...) et des terrains tels que coin horticole (pour l'observation de la vie), coin d'aventure (pour une pratique du jeu-éducation physique selon une méthode naturelle), salles audio-visuelles..., et, pourquoi pas, minicar pour aller à la découverte... Et s'ils pratiquent la pédagogie Freinet, les instituteurs savent qu'ils doivent, sur un plan "politique", faire connaître les besoins d'une telle pédagogie.

Si des parents souhaitent connaître mieux la PÉDAGOGIE FREINET, ils peuvent s'adresser à l'ICEM pour obtenir le catalogue des publications et on ne saurait trop leur recommander de lire, parmi les ouvrages de C. Freinet:

L'Ecole Moderne Française dans laquelle il précise ce que devrait être une école fonctionnelle du point de vue matériel et du point de vue programmes.

L'Education du Travail, où, sous forme de dialogues entre le sage paysan Mathieu et un couple d'instituteurs parfois sceptiques, l'auteur précise les idées qui sont à la base de sa pédagogie.

Naissance d'une pédagogie populaire, d'Elise Freinet, leur donnera un historique, appuyé sur l'idéologie, de ce que fut la vie de Freinet et ses réalisations.

Enfin pour leurs enfants, qu'ils demandent des abonnements à la B.T.J. (l'encyclopédie pour les plus jeunes, de niveau élémentaire), à la B.T. (pour le premier cycle), à la B.T.2 (pour le second cycle).

Fernand Lecanu, novembre 1977

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En savoir plus

Site officiel de l'Institut Coopératif de l'Ecole Moderne (ICEM)

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Mise en ligne 5 avril 2006